Idée du jour

"Hé bien dis donc ! Avec toutes ces histoires, tout ce qui t'arrive, tu devrais ouvrir un blog pour raconter ça sur le net !"


Ouvrir un blog ? Tiens, oui, pourquoi pas...


Vous me ferez 12 "a"

Les plus perspicaces d’entre vous auront remarqué que je suis moins présente sur ce journal depuis quelques temps. D’aucuns ajouteront même « depuis des plombes, oui ! », les plus emphatiques, mauvais en mathématiques, compteront même en lustres.

C’est que, pour tout avouer, je travaille actuellement à un projet d’envergure qui, s’il se concrétise, pourrait bien dessiner sur mon minois un sourire empreint de fierté. Voire me faire devenir complètement imbuvable. Mais avant que la prétention m’ait complètement aliénée, j’essaierai de vous envoyer des œuvres dédicacées.

L’idée est née un soir d’une semaine du mois de mai, alors que j’avais passé la journée à utiliser mes sacs de courses réutilisables comme repose poignet afin de canaliser mon carpien – et éventuellement le réduire au silence.

Le soir, le Grü m’emmenait diner dans un restaurant vietnamien. Hélas, je n’étais pas en mesure de déguster mon phở. La douleur irradiant les doigts, actionner les baguettes était impossible.

C’est la que la Révélation me tomba dessus. Plus précisément, c’est là qu’une nouille de riz s’est lamentablement écrasée sur ma cuisse gauche, éclaboussant de soupe mon pull. Mon cerveau, auquel certains s’empresseront d’accoler quelque épithète peu flatteur, a alors raccordé « chute de nouille de riz sur cuisse gauche » à une autre idée.

« Elémentaire, mon cher Watsmuchtson ! Pour ne plus avoir mal à la main droite, il suffit d’utiliser la gauche ! »

Je basculais donc les baguettes et continuer à me régaler, triomphante, sans prêter la moindre attention à mon pantalon dégoulinant de soupe ni aux regards horrifiés de mes voisins de banquette. La révolution était en marche. Je bouillais d’impatience d’entamer un beau cahier de lignes d’écritures.

Vingt fois sur le métier a été remis l’ouvrage, et la courbe du « a », la boucle du « e », la rectitude du « i » sont devenues des obsessions.

Je me voyais déjà afficher avec une modestie feinte mon ambidextrie dans les diners mondains, expliquer l’acharnement, le découragement, le renoncement, l’obstination, et la lumière. La réussite. J’espérais même tirer quelques larmes ici et là à des interlocuteurs médusés par ma prévoyance et ma persévérance.

Et vint ce diner.

Frère de Monsieur de la Muche, curieux – Et toi, que fais-tu de beau ces derniers temps ?
Eulalie, avec une modestie feinte
– Hé bien, ma dernière marotte est l’ambidextrie. J’ai en effet peur de perdre ma main droite, alors dans cette optique, afin de ne pas être prise au dépourvu, je travaille mon écriture de gauchère.
Frère de Monsieur de la Muche, malicieux
– Et si c’est la main gauche que tu perds ? Tu l’auras fait pour rien !

Comme tous les génies précurseurs, ma foi en mon projet est mise à mal. Mais je saurai surmonter cette nouvelle épreuve. Le tout est à présent de déterminer quelle est l’idée la plus insupportable ; perdre son temps ou perdre sa main droite ?


La nouvelle note

Ma note est prête. Probablement l’une des meilleures jamais publiée sur ce carnet et sur la blogosphère mondiale. Sans me vanter ; des images impertinentes et ad hoc, des mots pesés au gramme près, de l’humour subtil, le tout employé avec un angle audacieux.

Lio, tout en décolleté, aurait trouvé la prestation solaire et vénéneuse, Dédé, lyrique, m’aurait trouvée capilloérotique et aurait récité du Lacan, Sinclair, dans une joie débordante, aurait hurlé « j’ai les poils !!!!! », et Philippe Manœuvre, lui, en aurait tout craché de joie son smouffi au kiwi sur son t-shirt AC/DC.

C’est dire.

Alors, pourquoi n’est-elle pas à lire, cette merveille ?

Parce qu’elle a été stockée dans un support peu fiable ; ma tête, une nuit vers 3h, entre un bébé à rendormir et un biberon à donner, après une journée interminable et épuisante qui avait commencé la veille à 5h du matin par un tocsin sonné en chœur par deux poupons grognons à la faim synchronisée.

A vrai dire, l’état d’épuisement était tel que ma chère mère et moi, ne trouvant plus notre sommeil, nous tordions de rire à l’idée de brusher des rideaux.
Il est donc possible que les images n’avaient ni couche ni tête, que les mots, quand il ne s’agissait pas de barbarismes, étaient basiques voire monosyllabiques, que l’humour était consternant ou d’un degré encore inconnu et que le ton était en boîte. (Tchikibam !)

On ne le saura jamais.
Mais potentiellement, j’ai pondu LA note et il faut que cela soit dit.


Mais puisque le ridicule ne tue pas, je vous dis !

Manquer de se rétamer en descendant les trois marches d’un train fermement décidé à la jouer Big Thunder Mountain, ce n’est pas si terrible.

Passer une bonne minute à invoquer l'esprit d'Einstein pour essayer de comprendre comment s’ouvre la porte des toilettes, ce n’est pas si terrible.

Une fois à l'intérieur grâce à des neurones bien einsteinés, commencer à attaquer le vif du sujet et se redresser précipitamment pour se ruer vers la porte en soufflant « non non non non c’est pris non non non c’est pris non non non non oh lalalala non non non !!! », ce n’est pas si terrible.

Prendre conscience qu’on est dans un train, le pantalon à moitié descendu, face cinq quidams éberlués au moment où on referme la porte au nez d’une jeune personne interdite, ce n’est pas si terrible.

Ne plus réussir à ouvrir une fois redevenue plus présentable et finir par souhaiter que quelqu’un parvienne de nouveau à ouvrir la porte close, ce n’est pas si terrible.

Affronter les regards goguenards en sortant des toilettes avec le sourire n°7, le détaché, celui qui dit « ahah quel épisode désopilant, même pas mal à l’ego, ahah », ce n’est pas si terrible.

Rejoindre son siège, rouge comme une tomate, puis expliquer en bégayant à son aimé hilare ce qui vient de se produire, ce n’est pas si terrible.

S’enfoncer dans son siège au moment où passe chaque personne qui a assisté à la scène, ce n’est pas si terrible.

Rester à sa place lorsque toute la colo de la jeune personne évoquée plus haut descend pour scruter la-fille-qui-ne-savait-pas-verrouiller-les-portes, avec les rires étouffés de son amoureux en fond, ça, mes amis, ça, oh, oui, ça, c’est terrible.


Demain, je prends les escaliers.

Le bonheur, c’est simple comme un ascenseur qui se coince entre deux étages alors qu’on a rendez-vous chez le dentiste dans la demi-heure. Passé l’effroi de sentir la cage hoqueter et se balancer avant de s’arrêter, c’est ce que j’ai réellement pensé. Ensuite, je me suis félicitée d’être passée aux toilettes avant de partir.

Clémentine, mon cher collègue et colocataire de bureau, était résolument heureux d’avoir une bonne excuse de rater ses cours de body pump.

Sa méthodologie de gestion de la crise ascenseurielle laisse toutefois à désirer :
A. Appuyer frénétiquement sur tous les boutons de la cabine,
B. Tenter de refermer en force les portes,
C. Chercher une trappe dans le plafonnier puis derrière le miroir,
D. Une fois l’intérieur bien démonté, sauter à pieds joints pour le décoincer. Pour ne pas subir l’impact de l’arrivée au rez-de-chaussée, sauter une nouvelle fois juste avant le crash.

C’est là que je me suis dit que, vivante chez le dentiste serait évidemment plus douloureux que morte les jambes brisées, mais que les gencives en sang me semblait plus supportables que mourir lentement d’une hémorragie interne en attendant les secours.

Nous avons donc appelé l’assistance. Un délai d’intervention d’une heure nous a été annoncé.

Pour passer le temps, j’ai commencé à jouer avec le bouton d’appel des secours, persuadée qu’il ne fonctionnait pas. Une voix masculine nous a alors indiqué que notre appel avait déjà été traité. Et Clémentine de répondre :
« Oui oui, on a déjà appelé, pas de souci, c’est une erreur, on pensait que le bouton marchait pas. Mais ça va, on nous a donné un délai d’une heure, c’est bon, nous ça nous va, on passe un bon moment ».

« On passe un bon moment. »


Bon, être coincés dans un espace désespérément clos restait plus sympathique que de manger des petites lames de rasoir assis sur des clous rouillés avec des loirs qui nous boulottent les oreilles, mais cela ne figure pas non plus dans ma liste des moments les plus funs de ma vie ! La formule me fit en outre tiquer. Non seulement l’opérateur pouvait imaginer toutes sortes de choses dans son esprit pervers et je ne tolère pas qu’on puisse inventer quoique cela soit qui remette en cause mon irréprochable vertu, mais en plus je reste persuadée que la jouer paniqué pour bénéficier d’un délai d’intervention plus rapide n’aurait pu que nous soulager et notamment nous éviter de sortir liquides et rougeauds.

La suite ? Pour passer le temps, nous avons chanté (au grand dam de nos voisins avocats qui semblent ne pas particulièrement apprécier the Police), twitté (vive les téléphones 3G), écouté de la musique et papoté. Le réparateur a été accueilli chaleureusement et après une fausse alerte qui nous a fait croire que l’intervention des pompiers était nécessaire, nous avons retrouvé notre liberté et l’air frais presque une heure et demie plus tard.

J’ai couru rejoindre le Grü que j’imaginais se ronger les sangs à côté du téléphone. Quand je suis arrivée, il rinçait le soja. J’ai soupiré de déception.

Monsieur Muche, placide - Ah, ça y est, vous êtes libre ?
Mademoiselle Truc, agitée - Oui, enfin ! ça a duré longtemps, parc…
Monsieur Muche, impassible - Il faudra que vous preniez un autre rendez-vous chez le dentiste.
Mademoiselle Truc, incrédule - Mais j…
Monsieur Muche, inébranlable - Je compte sur vous pour l’appeler à la première heure demain matin.
Mademoiselle Truc, outrée - Mais j…
Monsieur Muche, insensible - Je ne pouvais en effet pas décider pour vous.
Mademoiselle Truc, surjouant - Mais enfin ! Je suis une victime traumatisée moi ! J’ai besoin d’un soutien psychologique ! J’ai failli mourir dans le crash d’un ascenseur ! J’en ai encore le cœur qui palpite ! Vous n’imaginez pas les effets désastreux de cet évènement sur mon psychisme ! J’ai contracté une pavlovite du dentiste ; simplement à y penser, je suis projetée dans cet ascenseur de 90 cm², chauffé comme un sauna, et la cage qui se balançait, balançait, au son des grincements des câbles qui cédaient un par un ! Aaaah, le bruit du câble qui rompt, croyez-moi, je l’aurai en tête toute ma vie ! Non, Gruninours, il est plus intelligent d’utiliser cet argent pour entamer une thérapie dento-ascensionnelle. Ou pour acheter un i-phone. Du concret utile, en somme, pas des bêtes détartrages stériles qui sont sans cesse à recommencer !
Monsieur Muche, comme s’il en avait rien à foutre, mais je n’ose y croire - Je vous ai post-ité le numéro sur la table.

Tyran.