Quand elle m’a suggéré d’assister au huitième festival du cinéma asiatique, immédiatement mille images délicieusement exotiques éclairèrent l’écran de mon imagination.

Ici, un plan fixe de huit heures d’un caillou subissant une pluie battante tandis qu’un panda chante dans une lointaine forêt de bambous.
Là, un travelling méticuleux autant que sublime le long d’un roseau des rives du Yang-tseu-kiang au petit matin.
Ou ailleurs encore, l’attente libératrice de la parole forcément profonde quoique légèrement chevrotante du vieux maître lissant énigmatiquement sa barbe.
Et que sais-je encore ? Peut-être une libellule.
J’ai donc répondu oui tout de go.

Quelle ne fut pas ma surprise de constater que tous les asiatiques ne partagent pas ma conception du cinéma asiatique.

Je n’ai jamais assisté au spectacle de mangoustes se livrant à un combat de chatouilles, mais j’imagine que le mélange de vitesse, de précision et de « bonds dans tous les sens » puisque je n’ai pas de meilleures expressions sous la main serait le même que celui que j’ai vu.

Bien sûr, le réflexe premier du gentleman est de froncer les sourcils en lâchant, navré, un « Tss, tss » de circonstance quand deux humains s’abaissent à se livrer à la violence physique pour régler leurs différends. Mais, il faut avouer que dans l’obscurité d’une salle de cinéma, il est plaisant de se laisser aller à écarquiller les yeux en se disant « Ces zigotos sont furieusement agiles » (Veuillez excuser ce langage populacier à la limite du hooliganisme, mais toute honte bue, je dois confesser que le mot zigoto est bien celui qui m’est venu en tête)

Je soupçonne aussi la plupart des réalisateurs de s’être adonnés au visionnage massif, prolongé et visiblement jouissif des « Blues Brothers » (« The Blues Brothers » est une œuvre aimablement subversive par trop méconnue du cinéma américain dit "underground"). Car le nombre de véhicules sacrifiés à l’autel des cascades en voitures par film frise indécemment l’hécatombe. Quand on connaît le prix de ces engins, le cœur ne peut que se serrer.
A l’unisson de celui de Mademoiselle Truc qui se serrait pour d’autres raisons moins romantiques comme la mort tragique de la jeune héroïne dans un des accidents en question.

J’ai néanmoins failli voir rouge après qu’une poursuite se soit soldée par l’écrasement de quelques roseaux. J’étais bien décidé à saisir ma plume vengeresse pour tancer de quelques formules impitoyables le réalisateur. De quel droit osait-il ainsi détruire le matériel de ses confères plus sensibles au charme de la nature ?
La traductrice très menue a eu beaucoup de mal à se frayer un chemin au milieu de ces gros bras du service de sécurité qui tentaient de m’arracher au fauteuil que, pris par la rage, je mordais à belles dents.
Elle a tiqué quand j’ai recraché à ses pieds la mousse de l'accoudoir pour lui expliquer la raison de mon emportement.
Elle m’a contemplé longuement de son regard mystérieux où se reflétait une sévère réprobation.
Finalement, il ne manquait qu’une barbe à lisser. Car si elle n’a pas été énoncée par un quelconque vieux maître, la parole libératrice tant attendue a été profonde et légèrement chevrotante.
Le message délivré étant la garantie qu’aucun roseau n’avait été blessé durant le tournage, promis juré monsieur, c’est marqué là dans les trois idéogrammes du générique, il faut rentrer chez vous maintenant.

Alors, je suis rentré chez moi.