Coquillages et crustacés

Plage Deauvillaise, cet après-midi. Je marche, éblouissante, dans mon bikini blanc... (Ton sur ton, et je ne peux même pas accuser le mauvais temps du mois de juillet, ma peau ne connaît que les couleurs du tanin : blanc, rouge et rosé.) Quand tout à coup, j'entends une petite voix :

- Madame, vous voulez constater ?

Un enfant, d'une huitaine d'années, me regarde avec un sourire attentif quoiqu'un peu gêné. Le petit ne sait évidemment pas à qui il a affaire, c'est pourquoi je ne lui fais pas manger de sable pour l'outrageant "Madame" qu'il vient de m'attribuer. Même, je réponds. Et gentiment.

- Constater quoi ?

Il me montre le seau qui est à ses pieds.

- Des bernard-l’hermite.

Oh, des bernard-l’hermite... Je me souviens de ces étés où nous partions à la mer, les sacs chargés de seaux, pelles, râteaux, moules divers et variés, tamis. Avec ma sœur, nous jouions dans les vagues sous le regard attendri et attentif de notre bien aimée mère, allongée telle une Naïade des temps modernes sur sa grande serviette de bain rouge et orange, tandis que mon père, placé en amont, le corps bronzé et sculpté comme celui d'un dieu grec, scrutait l'horizon, le petit doigt mouillé en l'air, afin d'anticiper tout mouvement suspect du vent du sud qui aurait pu mener ses deux petits anges blonds à boire la tasse. Qu'elle était belle cette époque, où nous découvrions sans cesse les joies et les miracles de la Vie, sous l'aile protectrice de nos parents aimants et fiers ! Et la petite voix, bien assurée, me sort de ma rêverie.

- Cinq centimes la pièce.

Week-end reconstruction

En bonne fille-à-papa-maman, après cette épreuve qui me vrille le moral, je suis allée pleurer dans les jupes de Mam et dans la barbe de Papou.

Mam, affectueuse - Alors, je t'ai acheté un pot familial de Nutella, du pain de mie frais du boulanger, et puis je suis passée devant, et tu aimais tellement ça petite, alors j'ai aussi pris des toasts aux raisins et des quadros. J'ai aussi pris de la glace au chocolat noir et de la glace pistache, tu pourras les mélanger. Pour ce soir, ton père t'a préparé un filet de cabillaud comme tu aimes avec un peu de riz blanc et des petits légumes, et demain on se fait un bon vieux rôti de bœuf salade comme tu les aimes. Demain matin, je te laisse dormir, et l'après-midi, il fera beau, alors shopping et puis ensuite soit on va à la piscine de D&D, soit on va à la plage. Oh, et pour tes remords, j'ai aussi acheté une bouteille de coca light.
Moi, émue - Oula tu as enclenché le gros programme "poupougnage de fille en détresse" ?
Mam, tendre - Je vois pas pourquoi tu dis ça... Oh, et j'ai acheté aussi du Petit Châblis, et pour ce soir, un rosé, j'ai pensé à toi quand j'ai vu l'étiquette.

Je regarde la bouteille : un bordeaux rosé avec une étiquette rose et dorure, summum du kitsch. Elle me sert un verre et hésite environ dix secondes avant de me tendre les bras.

Mam, câline - Tu veux un câlin ?

Plus que le fait qu'absolument tout ce que j'aime est dans cette cuisine en ce moment, c'est l'attention qui me touche. Imaginer Mam et Papou avec leur caddie, arpentant les rayons pour trouver de quoi me faire plaisir et me remonter le moral, imaginer Mam planifier un week-end comme je les aime, imaginer Papou cuisiner le cabillaud d'une façon alors que lui le préfère autrement, c'est une multitude de petites affections qui donne au final une dose d'amour bouleversante.

Bon, sauf que là, il faut se retenir de tout boire et tout manger MAINTENANT... C’était bien la peine de faire un régime, tiens.

Faut vraiment tout faire soi-même dans cette boîte ?!!

Ce matin, à 10 heures, j'ai eu mon espèce d'entretienouille de licenciement.

Le Grand et Saint Patron était en vacances.
Gla-Gla était trop occupée.

Alors c'est le Dragwendolinon qui s'est occupée de moi.

Dragwendolinon, distante - Bon, c'est donc un licenciement économique, on a vendu le portefeuille, ça vous êtes au courant. Moi, je ne suis pas au courant du reste, mais tenez, voila votre PARE, vous me signez ça disant que vous l'avez bien eu. Pour le reste, renseignez-vous auprès des Assedic et lisez la convention collective. Le préavis sera effectué, j'ai des choses à vous faire faire.
Lilli, prudente - Alors la fin du préavis c'est quand ?
Dragwendolinon, pressée - Aucune idée. Lisez la convention collective. Bon, là je m'en vais, je vais à Saint Germain.

Trente secondes montre en main. C'est agréable, d'avoir en face de soi des gens compétents qui se préoccupent un chouia de votre sort.

« Eulalie, nous nous faisons licencier et nous le faisons bien. » « Eulalie, la licenciée la plus rapide de l'ouest. » « Un problème pour un licenciement ? Choisissez bien, choisissez Eulalie. » « Eulalie, il faudrait être fou pour licencier plus. » Je me demande quel slogan je vais choisir pour mes prochains CV....