Jour 1. Après l'avoir passée, j'ai trouvé que ce qu'elle dévoilait de mes cuisses frisait l'indécence. Il eut été plus rapide de calculer ce qu’elle ne dévoilait pas.

Mais mes jambes sont jolies et le gardien de mon corps porte un slip magique qui le rend doué d’une force hulkéenne. Alors même pas peur.

Après en avoir regardé l'étiquette, j'ai décidé que son prix resterait entre elle et moi. J’ai également passé en revue toutes les méthodes possibles pour détourner la conversation au cas où mon père m’en demanderait le prix – question de survie.

Je l'ai achetée, sur un coup de tête, pour me faire plaisir, en me disant qu’un coup de cœur valait mieux que plein de petits habits.

Et c'est à ce moment précis qu’a commencé le cauchemar.

Déballée avec soin de sa feuille de soie rose, je l'ai posée sur mon lit comme on allonge un nourrisson endormi. Je m'apprêtais à la dévorer des yeux et à en caresser chaque cm² quand je me suis changée en Don Salluste. Non pas que j’ai racketté jusqu’au mendiant de ma rue pour m’acheter cette robe, j’ai simplement évité de peu l’apoplexie :

« Il en manque une. »

Suis-je sûre ? Tout à fait sûre. Là, à cet endroit, là, où le petit fil blanc pendouille, triste sans sa perle, c’est pas la folie des grandeurs qui me guette, il en manque une, et elle n’a pas roulé sous le lit. Je cherche un soutien. Aucun Blaze pour me venir en aide.

Jour 2. Clairement décidée à avoir un modèle complet, parce qu'au prix payé, j'exige d'avoir toutes mes perles, je suis retournée au magasin.

La vendeuse ennuyée m’a alors indiqué qu’elle n’avait pas d’autre modèle dans cette couleur et dans cette taille et qu’elle devait donc renvoyer la robe et en commander une nouvelle. Elle a pris mon n° de téléphone en promettant de me rappeler au moment même où la robe franchirait la porte.

A cet instant précis, je suis comme une enfant le jour de Noël qui vient de recevoir le cadeau qu’elle souhaitait depuis des plombes, LE cadeau qui allait changer sa vie, et qui ne peut pas s’en servir parce qu’il manque les piles.

Les jours passent.
Jour 3, elle n’a pas encore appelé.
Jour 4, elle n’a pas encore appelé.
Jour 5, elle n’a pas encore appelé mais je ne suis pas sûre que le téléphone marche. Ah, si.
Jour 6, elle n’a pas encore appelé et le téléphone marche berdel.
Jour 7, elle n’a pas encore appelé gniiiii.
Jour 8, est ce qu’elle compte seulement rappeler ?
Jour 9, mais pourquoi elle n’appelle pas ?!
Jour 10, cette sale dinde s’est gardée ma robe.
Jour 11, mais sait-elle seulement composer un n° de téléphone ?!
Jour 12, ah, la sale radasse ! Mais appelle ! Appelle donc !!
Jour 13, de toute façon ma vie ne vaut rien, si elle n’a pas appelé demain je me suicide par ingestion de coques de babybel.
Jour 14, alors que je venais d’insérer la 7ème coque de cire rouge dans mon gosier, le téléphone a sonné. Je ne suis pas sûre qu’elle ait bien compris mes réponses, mais en tout cas, une chose est sûre ; je pouvais dès à présent retirer la cire et me livrer à un brossage de dent méticuleux pour retrouver un sourire à la hauteur de ma bien aimée robe.

Jour 15. Retour à la boutique, un sourire radieux collé sur le visage, d’oreille à oreille. Je passe la robe et tout en l’admirant dans le miroir, compte ses perles.

Ô cruel destin, pourquoi t’acharnes-tu ainsi ?

« Il en manque une. »

Quelles instances démoniaques m’ont condamnée à cette terrible destinée, ne pourrais-je donc jamais savoir une fois dans ma vie ce qu’est la joie de profiter de toutes ses perles ?! La vendeuse occupée, j’examine les autres exemplaires du modèle ; quelles que soient les tailles et les couleurs, il manque au moins une perle à toutes.

Son sourire fond comme neige au soleil lorsqu’elle remarque ma mine déconfite.

« Il en manque une et il en manque une sur chaque robe exposée. Le petit fil blanc pendouille d’ailleurs ridiculement. »

Son sourire désormais absent, elle m’apporte un second modèle dans ma taille qu’elle conservait en réserve.

Celui là a toutes ses perles, mais la robe est d’une confection d’un cheap révoltant ; ourlet raté et pas droit, coutures approximatives et bouton pression cousu de telle façon que le décolleté baille. Je passe sur le fait que le nœud qui ferme le col n’est pas repassé et s’effiloche.

Non, cette robe là ne vaut pas l’argent dépensé il y a 15 jours. Et puisque de toute évidence les personnes qui la conçoivent ne sont capables de réaliser que des malfaçons médiocres, mal cousues et mal foutues, je demande, en tout légitimité, le remboursement de la somme versée.

Ce que la vendeuse, tout à coup beaucoup moins sympathique, refuse. Chez Minoush, on ne rembourse pas. On avoirise sur la collection en cours. Et ça dure 30 jours ; au 31ème jour, la somme est perdue. Cette réponse me glace l’échine et j’essaie de faire revenir mon interlocutrice à la raison.

- La demande de remboursement ne fait pas suite à un caprice, simplement au fait que les personnes qui cousent vos habits sont de toute évidence des artisans très doués, mais pour des titulaires de BEP Chaudronnerie.
- Quand bien même, je ne peux pas vous rembourser, mais je peux par contre dater l’avoir de ce jour et non d’il y a 15 jours.


Je ravale mon fiel sur son incroyable grandeur d'âme, lui demande de me garder deux robes jusqu’au lendemain et décide de dormir dessus.

- Bien sûr, pouvez-vous dans ce cas me redonner votre n° de téléphone ?
- Pourquoi ?
- Parce que je n’ai pas ces robes en double, et si quelqu’un était intéressée, je souhaite pouvoir vous joindre pour vous indiquer que je vais les vendre.

Cette fois, elle dépasse les bornes. Quand on accepte de débourser une somme à trois chiffres pour une petite robe, on s’attend tout d’abord à un minimum de qualité. Et quand celle-ci fait défaut, on s’attend au moins à ce que le cas soit traité avec sérieux. Si elle refuse de me rendre mon argent, elle doit au moins chercher une façon de résoudre le problème. Mais elle est de toute évidence bien trop intéressée à ses ventes pour cela.
Je change donc de ton, durci mon regard et parle avec cette voix froide et posée en détachant bien les syllabes.

- Non, vous n’allez pas les vendre. Vous allez attendre que j’aie pris ma décision. Parce que je vous le demande et que je reviendrai dès demain. Parce que je me contrefous que vous ratiez deux ventes ; compte tenu de la médiocrité de vos articles, celle d’il y a 15 jours n’est pas encore finalisée. Et enfin parce que je doute que vous souhaitiez que je hausse le ton dans votre boutique, face aux autres clients.

Jour 16. L’absence de remboursement me paraît tout à fait illégale, mais elle est clairement stipulée sur le ticket de caisse. Lasse, n’ayant pas envie de me battre et souhaitant en finir au plus vite, je décide de faire un simple échange contre un autre article.

Non sans me faire un gros, gros plaisir juste avant.

Elle aura tout sorti. Toutes les vestes, tous les pantalons, tous les manteaux, toutes les robes, toutes les chaussures, toutes les boucles d’oreilles, tous les tops, toutes les bagues, et tout a été renvoyé avec une moue dédaigneuse.
Rien n’aura échappé aux sarcasmes et aux moqueries (« Ah non, ça c’est trop laid », « Ahah, vous ne devez pas en vendre beaucoup de ça ! », « Tiens, j’ai vu quasi le même à un vide grenier l’année dernière. Ben déjà, j’aimais pas. », « Ah, ça c’est joli, mais vu comme ça coud les perles, chez vous, le préfère éviter », « une martingale devant, OK, mais les deux fleurs-boutons pile poil sur les tétons, je suis pas sûre, j’ai l’impression que je peux lancer des jets d’eau par les seins simplement en tournant les épaules, là », …) à haute et intelligible voix pour que tout le monde puisse en profiter.
Pendant trois longues heures, elle ne se sera occupée que de moi, ratant une bonne vingtaine de clientes potentielles.

J’ai finalement pris une robe en laine grise, sans fioritures ni chichis. Mais pas assez chère pour arriver au prix de la première, laissant donc un avoir valable 30 jours.

Jour 22. Venant afin de savoir si elle avait enfin reçu les articles du catalogue « vous savez, ceux qui ne sont pas fait par Minoush, les collants, les protège oreilles », de guerre lasse, elle m’a remboursé la somme.

Me laissant entendre, de façon très fourbe, que, la somme de base, finalement, peut-être bien qu’elle aurait pu me la rembourser.

Et la robe grise en laine gratte.

OK, Papou, la prochaine fois que j’ai un peu trop d’argent, je le place sur mon livret développement durable ou je le donne à des bonnes œuvres.