Outils et matériaux
Par Eulalie , jeudi 26 février 2004 à 00:00 :: Journal
Des fois, il faut faire des trucs constructifs. Mais attention, ça se fait pas comme ça, tout seul. Le truc constructif, « Connstruouctaïve thing » comme dit Shakespeare, est le résultat d’un acte réfléchi (rethinked act) et documenté (documented act). J’en conclus donc que pour trouver les solutions d’amélioration d’habitat, il faut : - un Q.I. supérieur à celui d’un Bingo, - une base solide de documentation (Modes et Travaux, Art et Déco, Spirou et Fantasio, …), - des euros, - un ami rigolo.
Nous voila donc, Timohël et moi, en train d’arpenter un lieu dans lequel, selon l’adage, « y’a tout c’qui faut, outils et matériaux ». Dans ce genre de magasin, il y a deux types de personnes : le bricolo en cote encore tout peinturluré de la figure qui cherche le white-spirit à tâtons et la femme enceinte en salopette avec sa meilleure amie et qui, hormones obligent, pique une crise d’hystérie devant les tringles à rideaux qui « ne sONt pAAs du tOut cOnfoRRmes à cE qu’elle iMagiNait d’Une tRRRingLLe à rideaUUx ». Et à part le futur petit briseur de tympans bien au chaud dans le ventre tremblant de sa maman, il n’y a pas de gamins. C’est trop dangereux, tous ces produits toxiques. Ben cet après midi, il y a eu nous, et si on n’est pas des gamins, on y ressemble. A notre décharge, il faut préciser que le potentiel de jeux dans un tel endroit est proche de l’extase.
Prenons un exemple : je cherche dans le rayon « mousses et polyuréthanes » des joints de fenêtre. (Les trucs qu’on colle pour éviter que l’air glacial ne s’insinue sous les gonds.) Sur la gauche : des boudins de mousse d’environ 1m22 de long. Timohël ne peut se retenir d’en chopper un comme une épée, et de me lancer, d’une voix grave : « Luke, I’m your father » (« Luc, file dans ta chambre et va faire tes devoirs »). Mon sang ne fait qu’un tour (hors de question d’aller faire mes devoirs, je les ai déjà fait hier) et j’assène du bout de mon sac à main un coup qu’il pare avec son épée. A ce moment, une annonce retentit : « Votre attention s’il vous plaît, les deux buses attardées qui s’amusent avec le matériel sont prier de cesser leurs enfantillages » (Je suis pas sure que ce soient les mots exacts mais ça commençait bien par « Votre attention s’il vous plaît »)
Faisant fi (et pas « ni ! ») de cet avertissement impersonnel, je saisis un boudin de mousse plus gros, frappe à la tête, virevolte, commence à courir, le boudin brandi, en criant « Vers l’infini et au- delààà ! » et bouscule quelque peu un homme concentré sur une étiquette. Arrêt sur image. Un ange passe. M’excuse-je ? Rien ne semble pouvoir tirer le monsieur de sa contemplation.
Outrée qu’il ne m’ait pas remarquée, je regarde ce qui peut bien attirer son attention. Timohël arrive avec un cri rauque et je lui fais signe de se taire : Saint Rubson et Ses Pistolets Divins sont juste là, à deux pas, j’vous jure, j’les vois comme je vois ma main en ce moment. Un sentiment de respect s’empare de nous. Nous nous agenouillons pour nous recueillir puis baisons l’énorme flacon publicitaire de tête de gondole. Un regard furtif, un sourire en coin, puis nous crions ensemble « A l’attaqueeee !!! ». « Sus aux caisses ! », ajoute mon acolyte.
Et nous voila dehors (après trois tentatives de drague de la caissière qui sont com-plè-te-ment tombée à l’eau, t’inquiète pas poto, elle a rien compris). Incapables de nous retenir, nous nous tournons autour en pleine rue, sautillant, essayant de nous asséner des coups sur la tête. Timohël grimpe sur les bancs, je prends appui sur les poteaux pour tourner plus vite, il esquive, je saute, m’accroche à une branche pour le prendre de haut mais il s’échappe avec une double vrille groupée. On court dans le métro, les boudins se plient sous la violence des coups, et nous voila dans un chouette remake de Highlander, avec une belle bataille dans le wagon.
Une après midi constructive, quoi.