Dzoïïïïnngg Tzouïïïïgg

Au début, j’ai cru que le Yuk’* serait ma baguette magique, l’instrument qui allait faire éclore mon talent artistique. Je m’voyais déjà en haut de l’affiche, à côté de King Kukulélé mon nom s’étalait (Queen Kukeulala), j’avais déjà commencé à creuser des noix de coco pour mon costume de scène, je me faisais même à l’idée de continuer à colorer mes cheveux.

Le troisième soir, j’ai joué une merveilleuse berceuse à Papou, « les portes du pénitencier ». Il pleurait de joie tellement mon interprétation le remuait. Remuer, c’est exactement le verbe, il a même été pris de spasmes de bonheur pendant lesquels il hurlait « fatan, fatan, et ne refiens jamais, fataaaan !! »
Après, il a atteint la plénitude suprême. Il assure encore que cela coïncidait avec le moment où je suis enfin sortie de la pièce sous les hourras des oreillers, journaux et insultes, mais je sais bien que ce n’est que de la pudeur. Je sais aussi que lorsqu’il parle de la valeur du silence, il souhaite expliquer que rien n’a plus de valeur que la féerique alliance de mes doigts sur les cordes et des cordes vocales de ma délicieuse voix.

Le fait que Mam ait essayé de me casser le Yuk’ sur la tête pendant que je dormais aurait dû me mettre la puce à l’oreille sur mon monumental talent. Elle a vu une rivale à l’hégémonie du piano, c’est évident.
Mais lorsqu’elle s’est cassée le majeur de la main gauche en nous fuyant dans les escaliers, j’ai compris que je devais exprimer mon talent ailleurs, et que je ne la remercierai jamais de son soutien sur mon album.

Alors le Yuk’ et moi avons repris la route vers la capitale, parce qu’il n’y a que là-bas qu’on nous comprend. Comme je ne voulais pas le mettre dans mon sac de peur de le casser, je l’ai transporté dans mes bras comme un petit chiot.
A en juger par les mines déconfites, effrayées ou agressives des personnes que j’ai croisé dans le train puis dans le métro, il faut croire que pour le commun des mortels, un yukulélé a de grandes similitudes avec un pitbull.

Pour la première fois, j’ai senti ce que devait être le Pouvoir, toutes ces oreilles à ma merci, toutes ces lèvres tremblotantes et ces regards apeurés, certains fouillant même dans leur sac pour acheter ma clémence.

Mais les seules oreilles que je martyrise sont celles de Grunichou. C’est sa dette, pour ses ronflements. Œil pour œil, son agaçant pour son agaçant.



*Yuk' pour Yukulélé, pas Yucca, si on peut nager la brasse dans les plantes vertes, il est déconseillé d’essayer d’en jouer. Le Yucca est trop agressif.


Edit du 5 juin 2006 : ahahah, ceux qui faisaient les malins n'auraient pas dû me chercher. Je vous déconseille vivement d'écouter ce fichier. Si cela ne marche pas, cliquez sur ma radio, premier morceau.


Les Approximatives Portes du Pénitencier de l'Enfer, par Eulalie et le Yuk', featuring Micro Tombeur.



[Oui, la hyène hurlante de fin de morceau, c'est moi. C'est là que vous comprenez enfin pourquoi Mam me reprend sans cesse sur mon rire.]


Eulalie, fausse brune à châtain, apprentie playstaichionneuse

"Je ne suis pas mauvaise joueuse, je suis juste de meilleure humeur quand je gagne."


Romain

« Lorsque la volonté se tait, l’instinct parle ; en l’absence de l’âme, le corps va son chemin. »
Romain Rolland, Jean-Christophe

Non, Romain, non. C’est parce que l’instinct a parlé que la volonté s’est tue. Le corps voulait continuer à aller son chemin sur ses deux pieds, si possible sans boiter, et l’âme était plutôt d’accord parce qu’elle aime bien se mouvoir dans un corps qui n’a pas le vomitif balancier d’un dromadaire.

Je n’ai pas essayé de me soustraire à la merveilleuse idée de Grunichou, Romain, la volonté était là, vaillante et forte de superbes résolutions toutes neuves.

J’ai sorti le sac du placard, Romain, je l’ai ouvert et j’ai dépoussiéré la paire de patins. J’ai lancé la rotation des roulettes de mon index, presque émue de constater que malgré leurs dix ans d’âge, leurs éraflures et bignes, ils étaient encore en plutôt bon état.

C’est la volonté qui m’a poussée à les chausser, Romain, la volonté de vérifier qu’ils étaient toujours à ma taille et que je n’allais pas me bousiller les pieds, certes, mais elle n’est pas moins louable.

Fière et vaillante bien que physiquement plus instable que quelques minutes auparavant, je me suis levée, Romain, plus rien ne pouvait m’arrêter, la volonté était en marche, je sentais déjà mes cuisses et mes fessiers réclamer grâce, mon cœur s’emballer, mais je ne les écoutais pas, Romain, j’étais chaussée, debout, j’étais plus forte que tout.

Et je suis tombée. A l’arrêt. Même pas une belle chute, pas de moulinés humoristiques des bras, pas de tentatives désespérées de rester debout en patinant sur place, je me suis juste écrasée lourdement et bruyamment par terre.
Mes fessiers ont râlé un « on t’avait prévenue ! », mes cuisses m’ont promis de stocker deux fois plus d’eau pour se venger, mon dos a pleuré que c’était vraiment trop injuste, les rollers se sont poilés tout ce qu’ils ont pu.

L’instinct, en ce moment précis, était de se dire que si je suis capable de tomber à l’arrêt, il était légèrement présomptueux voire risqué de tenter une randonnée. Alors je les ai remis dans leur sac, je suis retournée, claudicante, les remiser au placard. Disons, pour dix ans.

Et le paquet de cookies ? Quoi le paquet de cookies ? Romain, je t’emmerde.